Au Petit Courgain, à l’extrémité de la rue des Jardiniers, de l’autre côté de la rue du Midi, après la rue Pline, il y a la rue Linné. Que vient faire en cet endroit le nom de l’immortel naturaliste, du profond écrivain, du souverain législateur de la botanique ?
Linné, né en Suède en 1707, est mort en 1778. Ce fut un grand réformateur : en créant la nomenclature que toute l’Europe adopta, il ferma la porte du passé et s’imposa comme fondateur d’une ère nouvelle ; son système qu’il donna comme clef et non comme méthode, mit de l’ordre dans le désordre, et posa un terme à l’anarchie qui avait précédé.
Ce laborieux observateur dont les écrits sont rédigés avec un goût et un savoir infinis, à la fois philosophe et poète, fut certainement le plus étonnant génie qui ait traité l’histoire naturelle. On a pu l’appeler avec raison le prince des botanistes.
La Botanique, inscrite au programme de toutes les écoles, est la plus négligée peut-être de toutes les sciences. A quoi cela sert-il ? Telle est la question que l’on entend souvent poser à son sujet. Beaucoup n’ont jamais pensé que les plantes puissent être envisagées autrement qu’au point de vue de la consommation alimentaire ou industrielle. Si vous faites entrevoir les services que l’étude de leurs propriétés et des différents modes de culture qui leur sont applicables peut rendre aux sciences médicales, à l’agriculture, à l’horticulture et à l’économie domestique, on vous comprendra peut-être ; mais si vous ne retirez pas vous-même une utilité matérielle directe de ces travaux, on vous demandera à quoi cela vous sert-il ?
Faut-il parler du sentiment d’admiration que l’on peut éprouver à la vue du port élégant de la vulgaire plante de nos champs, du plus humble Convovulus, par exemple, entourant de sa spirale fleurie la tige flexible d’une graminée ? des perles et des diamants de la rosée qui scintillent sur les feuilles aux premiers rayons du soleil ? On vous regarderez d’un air étonné, et le plus bienveillant aurait souvent peine à réprimer un sourire.
Rien n’est plus agréable qu’une excursion à travers les dunes, les prairies, les champs et les marais de nos environs, aux beaux jours du printemps et de l’été pour s’y livrer au plaisir d’une intelligente herborisation. Bien peu savent goûter ce plaisir. Que de choses curieuses qui sait s’y intéresser !
Il y aura deux ans cet été, j’allais à Coulogne par le Virval. Je fus surpris de rencontrer, à un certain endroit, de chaque côté de la route, une grande quantité de ciguë (conium maculatum) ; c’était la vraie ciguë des anciens, celle qui fit mourir Socrate. Je fus tenté d’appliquer à ceux qui la laissaient pousser en si grande abondance, ce vers de la « Légende des siècles » :
La ciguë en vos champs croît mieux que le laurier.
Quoi qu’on en dise, le Calaisis possède vraiment une flore très remarquable. Les hauteurs des dunes sont tapissées des graminées qui maintiennent le sables et que dans le pays on désigne sous le nom commun d’oyats. Tels sont les « elymus arenarius » et la cypéracée qui donne la salsepareille d’Allemagne, le « carex arenaria ». Les endroits gazonnés sont garnis de spergules, de rosettes d’ « erodium », et surtout des feuilles piquantes du panicault maritime, près duquel se retrouvent encore les tiges d’une orobanche parasite assez commune. Dans les garennes sablonneuses qui séparent Calais de Marck, l’ « epilobium spicatum » prend le plus beau développement.
Les collines qui séparent les terrains cultivés de la plage, sont couvertes d’ « hippophae rhamnoides » entre lesquelles fleurit le liseron soldanelle. Non loin de là la « cakile maritima » sort du sable.
Assurément la flore des dunes et des bords de la mer est fort intéressante et on pourrait s’y arrêter longtemps. Celle des marais, des champs et des bois est aussi fort curieuse. Voyez, par exemple, dans ces près secs, cette charmante graminée dont les petits épillets à articulations très légères et d’une grand mobilité sous le moindre souffle, lui ont fait donner le nom de « gamen temen ». Voici dans ces eaux calmes, limpides ou lentement courantes, le nénuphar ravissant de splendeur et de beauté, et que l’on peut compter parmi les merveilles du monde végétal. Le jonc-fleuri « butomus umbellatus » n’est-il pas une des plus belles plantes qui décore les bords de nos fossés ? Dans les bois des environs nous trouverons le muguet ou lis des vallées « convalleria maialis ». C’est la fleur du cantique des cantiques.
Je suis forcé de m’arrêter. Le nom de Linné m’a incité à parler de plantes et de fleurs. Je me suis, en ce faisant, éloigné de l’histoire locale. Mes lecteurs me pardonneront, j’espère, cette digression qui portera, peut-être, quelques uns d’entre eux à faire un peu de botanique.